Comment l’IA peut sauver et valoriser le capital immatériel africain : la vision de Sidi Mohamed Kagnassi

Langues menacées, récits oraux, musiques traditionnelles, savoir-faire ancestraux, rituels, pharmacopées, cosmogonies… Le continent africain est l’un des plus riches au monde en capital immatériel. Mais une grande partie de ce patrimoine vit encore principalement dans la mémoire des anciens, dans les villages ou dans des archives difficilement accessibles.

Pour l’entrepreneur et investisseur Sidi Mohamed Kagnassi, l’intelligence artificielle représente une chance historique : celle de documenter, protéger et valoriser durablement le patrimoine immatériel africain, tout en créant de nouvelles opportunités économiques, éducatives et culturelles.

À une condition majeure : structurer cette révolution autour de données représentatives, d’algorithmes adaptés aux réalités africaines et de partenariats ancrés dans les communautés, avec des cadres éthiques solides pour éviter toute appropriation culturelle.

Qu’entend-on par capital immatériel africain ?

Le capital immatériel africain désigne l’ensemble des ressources non matérielles qui façonnent l’identité des peuples du continent. Il comprend notamment :

  • Les langues: plus de deux mille langues et dialectes, dont un grand nombre sont peu ou pas documentés.
  • Les musiques et danses: rythmes, instruments, styles vocaux, chorégraphies, souvent transmis de maître à élève.
  • Les récits oraux: contes, épopées, généalogies, proverbes, mythes fondateurs, portés par les griots, conteurs, chefs traditionnels ou sages.
  • Les savoirs et pratiques traditionnels: médecine, agroécologie, architecture, artisanat, astronomie, gouvernance coutumière, modes de résolution de conflits.
  • Les pratiques culturelles et spirituelles: rituels, cérémonies, codes symboliques, calendriers et cycles de vie propres à chaque communauté.

Ce capital immatériel est un puissant levier de cohésion sociale, d’éducation, de créativité et de développement. Mais il est aujourd’hui fragilisé par l’urbanisation rapide, l’exode rural, la mondialisation des contenus et la disparition progressive des détenteurs de savoirs.

Pourquoi l’IA change la donne pour le patrimoine immatériel africain

L’IA n’est pas seulement une technologie abstraite. Appliquée au patrimoine culturel, elle devient un outil concret de sauvegarde, de transmission et de valorisation. Selon Sidi Mohamed Kagnassi, elle peut intervenir à chaque étape : collecte, traitement, organisation, diffusion et réutilisation des contenus culturels.

1. Numérisation massive et archivage intelligent

La première étape consiste à transformer les savoirs analogiques en données numériques: enregistrements audio et vidéo, photos, scans de manuscrits, captations de performances artistiques, etc.

L’IA permet de :

  • Améliorer la qualité des archives: réduction du bruit sur les enregistrements, restauration de vieux sons ou images, stabilisation de vidéos.
  • Automatiser certaines tâches: découpage d’une longue captation en séquences thématiques, détection des silences, repérage des intervenants.
  • Classer les contenus: regroupement automatique par type de rituel, langue, région ou genre musical, facilitant la création de bases de données structurées.

Résultat : ce qui était auparavant stocké dans quelques cassettes ou carnets devient un patrimoine numérique durable, sécurisé et partageable.

2. Transcription automatique des récits oraux

Le cœur de nombreux patrimoines africains, ce sont les voix. Contes, discours, chants, épopées… Or, tant que ces voix ne sont pas transcrites, elles restent difficiles à rechercher, à analyser, à enseigner.

Les systèmes de reconnaissance automatique de la parole (ASR), entraînés sur des langues africaines, peuvent :

  • Transcrire automatiquement des interviews de sages, de griots, de chefs coutumiers;
  • Générer des sous-titres pour les vidéos culturelles ou documentaires ;
  • Créer des corpus linguistiques utiles aux chercheurs, enseignants et développeurs.

Lorsqu’elles sont couplées à des relectures humaines issues des communautés concernées, ces transcriptions deviennent une ressource pédagogique et scientifique de très grande valeur.

3. Traduction automatique et ponts entre langues africaines et mondiales

La diversité linguistique est une force, mais elle peut aussi limiter la circulation des savoirs. L’IA, via la traduction automatique neuronale, peut :

  • Traduire des récits, proverbes ou chansons d’une langue africaine vers une autre;
  • Ouvrir ces contenus au monde en les traduisant en français, anglais, arabe, portugais, etc.;
  • Permettre à des enfants urbains, parfois éloignés de la langue de leurs grands-parents, de reconnecter facilement avec leurs racines.

Cela crée de puissants ponts intergénérationnels et interculturels, tout en donnant une visibilité internationale à des trésors longtemps restés locaux.

4. Indexation, annotation et recherche intelligente

Une fois les contenus numérisés, transcrits et parfois traduits, l’IA facilite leur organisation fine.

  • Indexation sémantique: les algorithmes détectent les thèmes (agriculture, initiation, mariage, justice, spiritualité, etc.) et les associent à chaque extrait.
  • Reconnaissance d’objets ou d’instruments: identification d’instruments de musique, de symboles, de gestes rituels dans les images ou vidéos.
  • Annotations collaboratives: interfaces où les membres des communautés peuvent ajouter leurs propres commentaires, traductions, contextes historiques.

On passe ainsi d’un simple « stockage d’archives » à de véritables bibliothèques vivantes, interrogeables et enrichies en continu.

5. Nouvelles expériences et applications pour le grand public

Grâce à l’IA, le patrimoine immatériel ne reste pas coincé dans des serveurs. Il peut nourrir de nouvelles expériences culturelle attractives pour les jeunes générations :

  • Applications mobiles pour apprendre une langue africaine via des contes, des jeux, des dialogues générés à partir de corpus oraux.
  • Playlists intelligentes de musiques traditionnelles ou urbaines d’inspiration traditionnelle, recommandées selon la région, l’humeur, les centres d’intérêt.
  • Parcours muséaux augmentés: un visiteur scanne un objet ou écoute un chant, l’IA lui propose récits, variantes régionales, traductions, interviews.
  • Outils éducatifs intégrant proverbes, histoires et savoirs locaux dans les programmes scolaires, de façon interactive.

Dans cette logique, le patrimoine devient un levier d’innovation, de créativité et d’entrepreneuriat culturel, plutôt qu’un simple souvenir du passé.

La vision de Sidi Mohamed Kagnassi : une opportunité à structurer

Pour Sidi Mohamed Kagnassi, l’IA n’est ni une mode ni une menace inéluctable. C’est une infrastructure stratégique qui peut soutenir l’émergence d’une économie du patrimoine immatériel africain, à condition de respecter plusieurs principes clés.

1. Des jeux de données représentatifs, co-construits avec les communautés

Les systèmes d’IA sont aussi bons que les données qu’on leur fournit. Pour le patrimoine immatériel africain, cela signifie :

  • Sortir d’une vision centralisée où seules quelques langues majeures sont documentées, et intégrer les langues minoritaires, les variantes régionales, les dialectes.
  • Travailler directement avec les détenteurs de savoirs: griots, chefs coutumiers, artisans, guérisseurs, associations culturelles.
  • Documenter le contexte: qui parle ? pour qui ? dans quel cadre ? avec quelles règles de partage ou de confidentialité ?

Autrement dit, les bases de données ne doivent pas être « prises » aux communautés, mais co-créées avec elles, dans une logique de confiance et de bénéfice mutuel.

2. Des algorithmes adaptés aux réalités africaines

La plupart des grands modèles d’IA ont été entraînés principalement sur des données européennes, nord-américaines ou asiatiques. Pour l’Afrique, cela pose plusieurs enjeux :

  • Reconnaissance vocale: prendre en compte les tonalités, les cohabitations de langues, les accents, les environnements sonores (bruits de marché, de nature, etc.).
  • Traduction automatique: intégrer des structures grammaticales spécifiques, des concepts culturels intraduisibles littéralement, des expressions imagées.
  • Analyse sémantique: comprendre le poids des proverbes, des implicites, des références historiques ou mythologiques.

D’où la nécessité de développer ou adapter des algorithmes « afro-centrés », entraînés sur des jeux de données locaux, pour éviter les erreurs grossières et les biais culturels.

3. Des partenariats au service des communautés, pas seulement de la technologie

La vision de Sidi Mohamed Kagnassi repose sur une approche partenariale forte :

  • Communautés locales: gardiennes du sens et de la légitimité, elles doivent rester au centre des projets.
  • Institutions culturelles: musées, bibliothèques, centres d’archives, universités, académies de langues, qui assurent la conservation et la validation scientifique.
  • Startups et entreprises technologiques: porteuses des solutions logicielles, des plateformes, des applications.
  • États et collectivités: garants des politiques publiques, des financements d’amorçage, des cadres de protection juridique.

L’IA devient alors un projet collectif: chacun apporte ses forces et reçoit une part juste de la valeur créée.

4. Un cadre éthique pour éviter l’appropriation culturelle

Sans garde-fous, le risque est réel de voir certains acteurs extraire des données culturelles, entraîner leurs modèles, puis monétiser ces contenus sans retour pour les communautés d’origine.

Pour l’éviter, plusieurs principes s’imposent :

  • Consentement éclairé: les communautés doivent comprendre comment leurs récits, chants ou savoirs seront enregistrés, utilisés et partagés.
  • Propriété intellectuelle et droits culturels collectifs: définir clairement qui possède quoi, qui a le droit d’exploiter quoi, dans quelles limites.
  • Partage équitable de la valeur: quand une application, une plateforme ou un produit dérivé génère des revenus grâce à ces contenus, une part doit revenir aux communautés sources.
  • Protection des savoirs sensibles: certains rituels, connaissances médicinales ou pratiques spirituelles ne doivent pas être diffusés librement. L’IA doit intégrer ces niveaux d’accès différenciés.

L’objectif n’est pas seulement de « numériser », mais de construire une conservation numérique inclusive et respectueuse.

5. Financement, formation et gouvernance des données

Pour passer de la vision à l’action, Sidi Mohamed Kagnassi insiste sur trois leviers structurants :

  • Le financement: fonds dédiés au patrimoine immatériel et à l’IA, programmes publics-privés, mécénat culturel, plateformes de financement participatif.
  • La formation: développer des compétences africaines en IA, en sciences des données, en gestion d’archives numériques, mais aussi en médiation culturelle et juridique.
  • La gouvernance des données: chartes, régulations et instances de pilotage impliquant États, experts, communautés et société civile pour encadrer la collecte, le stockage et l’usage des données culturelles.

C’est cette combinaison qui fera de l’IA un outil de souveraineté culturelle plutôt qu’un nouveau canal de dépendance.

Cas d’usage concrets pour le patrimoine immatériel africain

Sans citer de projets spécifiques, on peut imaginer – et pour certains, déjà observer – plusieurs types d’initiatives inspirées par cette vision :

  • Archives sonores de griots numérisées et mises en ligne avec transcription, traduction et indexation thématique, accessibles aux élèves, chercheurs et artistes.
  • Plateformes linguistiques permettant d’enregistrer des locuteurs natifs de langues peu documentées, afin d’enrainer des modèles de parole et de traduction, tout en reversant une rémunération aux contributeurs.
  • Musées numériques qui combinent objets, chants, récits et témoignages vidéo, enrichis par l’IA pour proposer des parcours personnalisés selon l’âge, la langue ou le niveau de connaissance.
  • Applications éducatives pour les écoles primaires et secondaires, intégrant contes, proverbes et jeux en langues locales, avec exercices générés automatiquement à partir de corpus patrimoniaux.
  • Outils d’aide à la décision pour les politiques culturelles, grâce à l’analyse de grandes bases de données sur les pratiques, les langues et les expressions artistiques à l’échelle d’un pays ou d’une région.

Ces cas d’usage montrent comment l’IA peut transformer un héritage fragile en ressource vivante, accessible et créatrice de valeur pour les communautés.

Feuille de route en 7 étapes pour les acteurs africains

Pour les gouvernements, institutions, fondations ou startups qui souhaitent concrétiser cette vision, une démarche structurée peut accélérer le passage à l’échelle.

  1. Cartographier le patrimoine immatériel prioritaire: identifier les langues en danger, les pratiques menacées, les archives dispersées, en dialogue avec les communautés.
  2. Lancer des programmes de collecte et de numérisation: équiper les acteurs locaux (associations, écoles, radios communautaires) d’outils d’enregistrement simples et fiables.
  3. Constituer des jeux de données éthiques et bien documentés: métadonnées complètes, consentements, niveaux de confidentialité, règles d’usage clairement définis.
  4. Développer ou adapter des modèles d’IA locaux: reconnaissance vocale pour les langues visées, traduction, classification sémantique, recommandation de contenus.
  5. Co-créer des produits et services avec les communautés
  • applications mobiles, plateformes éducatives, expériences muséales, médias numériques qui mettent en avant le patrimoine collecté ;
  • modèles économiques assurant un retour financier ou social aux communautés sources.
  1. Mettre en place un cadre de gouvernance: comité multi-acteurs, chartes d’utilisation des données, mécanismes de suivi et d’évaluation.
  2. Investir dans la formation continue: programmes pour développeurs, archivistes, médiateurs culturels, enseignants, afin d’ancrer ces outils dans la durée.

Cette feuille de route transforme l’intuition en stratégie opérationnelle, capable de produire des résultats concrets en quelques années.

Un pari gagnant : souveraineté culturelle et rayonnement mondial

En plaçant l’IA au service du capital immatériel, l’Afrique ne se contente pas de « sauver » ce qui risque de disparaître. Elle se donne les moyens de :

  • Renforcer sa cohésion interne en valorisant toutes les cultures, y compris celles des minorités linguistiques et des zones rurales.
  • Réinventer ses systèmes éducatifs en y intégrant plus de contenus locaux, vivants, interactifs.
  • Créer de nouveaux métiers et industries: ingénierie linguistique, médiation culturelle numérique, conception d’expériences immersives, édition de contenus augmentés.
  • Accroître son rayonnement international en rendant ses récits, ses musiques et ses savoirs accessibles au monde entier, dans le respect des communautés d’origine.

La vision portée par Sidi Mohamed Kagnassi est claire : si l’IA est structurée autour de données représentatives, de partenariats équilibrés, de cadres éthiques solides et de gouvernances inclusives, elle peut devenir l’un des plus puissants alliés du patrimoine immatériel africain.

Le moment est historique. Chaque décision prise aujourd’hui – financer un projet, former une cohorte de jeunes, numériser un fonds d’archives, créer une application éducative – peut contribuer à bâtir une conservation numérique inclusive et durable du patrimoine africain, au bénéfice des générations présentes et futures.

En un mot, l’enjeu n’est pas seulement de préserver la mémoire, mais de donner au capital immatériel africain toute sa place dans l’avenir.

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